Portraits

19/10/2022

Gaëtan SIEW, l'architecte visionnaire

Nous avons eu la chance de rencontrer Gaëtan Siew dans sa superbe maison de Calodyne. Une maison dessinée selon ses idées architecturales : visionnaires et épurées.

gaetan siew

Pouvez-vous retracer votre parcours rapidement ?

Né à Maurice. Études d’architecture à Marseille. L’étroitesse du pays, de l’île m’a toujours donné envie de voir au-delà de nos frontières.

Mon implication aux organisations professionnelles d’architecture m’a emmené d’abord en Afrique, pour ensuite me porter à la présidence mondiale de l’UIA (Union internationale des Architectes) – 3 millions d’architectes sur 130 pays – en 2005.
Cette période a été riche en rencontres, voyages, implications dans les grands enjeux mondiaux ; changement climatique, diversité culturelle, éducation de la profession, à travers les institutions internationales (UNESCO, ONU-Habitat, OMC, etc).

En parallèle mon cabinet a commencé à travailler en Afrique et dans l’Océan Indien. Ensuite, j’ai été aspiré dans un ensemble d’entités œuvrant dans le même sens – Future Cities à Londres, Université de Tsinghua-Beijing, Chaire ETI – Panthéon Sorbonne.
À Maurice, toujours en parallèle, j’ai œuvré pour la mise sur pied d’institutions nationales et de projets d’envergure nationale – Construction Industry Development Board, Smart Cities avec l’EDB, Port-Louis Development Initiative avec le secteur privé.

Quelles sont vos inspirations ?

gaetan siew

Au fil du temps, j’ai réalisé que trois éléments constituaient l’essentiel des points de départ de toute inspiration.

Le premier est le voyage. Je suis un voyageur impénitent, toujours prêt et curieux d’aller n’importe où, même si c’est pour revoir un pays. J’y découvre toujours quelque chose de nouveau ; un autre point de vue, un angle différent, une situation inédite… Les cultures du monde entier m’intéressent et me rendent davantage curieux. Un architecte qui voyage a des yeux qui reniflent tout ce qu’il voit ; bâtiments, espaces, personnes, coutumes, couleurs, odeurs... S’asseoir à la terrasse d’un café, observer les passants, imaginer leurs mille et une histoires…, est un de mes passe-temps favoris !

People watching. C’est le deuxième aspect qui me sert dans tous mes projets. Il y a une psychologie de l’humain et des sociétés qui sert naturellement le travail de l’architecte et qui ne fait que proposer l’enveloppe spatiale de toute activité humaine.

Ma troisième et dernière inspiration provient des livres, besoin de lecture inculquée par mon épouse Pascale, qui en a fait un métier. Le livre utilise les mots, le vocabulaire, laissant une liberté entière à l’imagination pour donner forme à ces événements et situations. Ces mêmes mots inspirent des espaces différents selon l’humeur ; les livres ont ce pouvoir de nous donner à chacun un univers personnel intime.

Quel est pour vous le lieu parfait de l’architecture dans le monde ?

La question est difficile. J’aime trop voyager pour pouvoir restreindre mon choix à une seule destination.

Diner al fresco dans le Barrio Gothic de Barcelone. Chercher les vieux parchemins à la Porte Shi Yuan Men de Xi’an. Se perdre dans les ruelles de Syracuse, en Sicile. Découvrir l’art du bain comme Alexandre Dumas à Tbilissi en Géorgie. Commettre un crime de lèse-majesté en redemandant du bœuf de Kobe lors d’un banquet à Kyoto. Traverser à cheval l’Altyn Arashan dans les steppes vierges de toute architecture du Kirghizistan. Descendre dans les citernes d’eau romaines à Istanbul. Déjeuner un feijoada le samedi au Largo do Boticario à Rio de Janeiro. Voir le ciel de Hoi An illuminé de lanternes.

La liste est trop longue et merveilleuse. Il est très difficile de choisir.

Quelle est la réalisation dont vous êtes le plus fier ?

Trois projets me donnent beaucoup de satisfaction.

L’institut Français de Maurice, point de rencontre de toutes les cultures du pays, est un projet extrêmement vivant malgré les années.
L’Hôtel Oberoi, pour son échelle et son intégration à la nature.
Et un projet urbain, la Banque de Maurice, avec les bureaux du Gouverneur au 22ème étage. L’on peut y déjeuner avec vue sur le Coin de Mire en plein Port-Louis, c’est exceptionnel !

Ces trois projets, bien que très différents, témoignent d’un éclectisme qui m’est cher.

Qu’aimeriez-vous apporter en plus à Maurice ?

Deux projets me tiennent à cœur.

Le premier date d’une dizaine d’années déjà, mais sans succès jusqu’ici. Il s’agirait de transformer le Grenier de Port-Louis en une fenêtre culturelle sur le monde ; un lieu où la culture se déclinerait sous toutes ses formes d’expression. Par exemple, la danse ou la musique seraient le point de rencontre de toutes les appartenances d’Asie, d’Afrique ou d’Europe - une plateforme de métissage culturel pour demain.

Le deuxième projet serait de connecter Port-Louis à Grand Baie par un métro de surface sur roues.

Quel était votre objectif au cours de votre carrière ? Avez-vous été guidé par un fil conducteur, une envie folle qui a été votre motivation tout le long ?

gaetan siew

'Un voyage de mille lieux commence par un pas', dit le proverbe chinois.

Faire mieux à chaque fois, persévérer, contourner les obstacles - tout s’est fait graduellement ; une idée emmène une autre, crée une rencontre qui l’enrichit et souvent la concrétise.

Ou bien vous preniez les projets un à un sans savoir de quoi demain sera fait ?

Les projets se sont présentés un à un parce que la société mauricienne émergeait lentement de son passé à la recherche d’un futur inconnu. Elle est toujours en quête de cette identité.

Je pense que c’est parce que j’étais, et que je suis toujours sur ce chemin, créant des passages, ouvrant quelques nouvelles perspectives. On s’est découvert une autre manière de vivre, une intégration harmonieuse avec le temps, le climat, la nature.

Y a-t-il un point commun à toutes vos créations ?

Une fois réalisé, chaque projet affirme son identité propre. Mais si on entre dans les détails, il existe des constantes qui résident davantage dans les principes d’organisation des espaces.

Dans la mesure du possible, nous organisons les espaces d’une habitation de sorte qu’il y ait toujours une pièce d’épaisseur permettant d’obtenir une transparence avec la nature visible sur deux façades, une ventilation traversante. Cela permet de rendre floue la frontière entre l’intérieur et l’extérieur. Ce principe intègre mieux le bâti dans le jardin - on voit à travers.
Il y a également une fluidité entre les différentes pièces, privilégiant des écrans et passages protégés aux portes.

Ces quelques principes guident notre conception, mais il est évident qu’hors de l’architecture résidentielle, d’autres impératifs s’imposent.

Vous avez beaucoup voyagé pour comprendre les problèmes auxquels font face les sociétés dans le monde. En quoi cela vous a-t-il influencé ?

J’ai une passion pour les villes et les peuples. J’ai commencé comme architecte, dont le travail consiste à résoudre un problème particulier en offrant une solution harmonieuse et agréable, un lieu d’accueil pour une activité donnée.

Je suis naturellement allé de la maison à la ville, de la cellule à l’espace urbain dans sa globalité. Toutes les activités humaines se passent dans des lieux conçus et construits pour les accueillir. Mes voyages ne se sont pas faits en touriste mais en architecte-voyageur, avec souvent des complices sur place ; d’autres architectes, des maires, des professionnels de la ville…, qui m’ont ouvert les yeux et les oreilles. Ces rencontres ont été capitales dans la suite de mon parcours, et mon implication dans l’espace urbain s’est construit graduellement et naturellement.

À titre d’exemple, le jour où l’eau est arrivée au robinet de Kibera, bidonville d’un million de personnes à Nairobi, les petites ont commencé à aller à l’école plutôt que d’aller chercher de l’eau chaque matin. Une génération plus tard, ces jeunes mères de famille disposent d’une éducation. Elles font moins d’enfants, ont désormais un job, et ainsi de suite. Cette somme de petits événements s’accumule aux bienfaits des solutions de la ville.

Le voyage qui m’a le plus marqué est le voyage d’une vie. La Route de la Soie d’Istanbul à Xi’an en Chine avec mon fils. 18 000 kilomètres au milieu de la population locale en vivant chez eux, comme eux, pendant trois mois.

Comment votre profession a-t-elle évolué face aux contraintes environnementales ? Comment pensez-vous qu’il faille appréhender l’architecture de demain ?

gaetan siew

De tout temps, l’architecture a su s’adapter et s’intégrer à la nature. Cela était visible dans toutes les géographies à travers l’habitat traditionnel. Cette architecture savait respecter les ressources naturelles avec sobriété et s’intégrer dans son environnement naturel.

Ensuite, la technologie est arrivée et ce savoir-faire traditionnel a été remplacé et oublié. Par exemple, l’utilisation de la climatisation en faveur d’une bonne ventilation naturelle dans les lieux tropicaux.

Aujourd’hui, tous les pays reviennent à ces conditions de bases - certains par conscience, d’autres pour des raisons financières, et d’autres encore par obligation de survie.

Le bâtiment est responsable de 39% des émissions carbone globales, il est impératif que les architectes aient leur mot à dire !

Est-il concrètement possible d’associer nouvelles constructions et écologie ?

Cette question est partiellement répondue juste avant.

Une conception responsable de tout espace de vie permet des économies sérieuses. Durable par le design et sans technologie ! Je ne remercierai jamais assez un de mes professeurs d’architecture de Marseille en 1974 de nous avoir déjà dispensé des cours ABC – Architecture Bio-Climatique.

Nous l’avons toujours fait mais quelquefois sans le savoir comme Monsieur Jourdain dans le Bourgeois Gentilhomme.

En tant qu’architecte, vous devez être amateur de beaux biens immobiliers. Quel est votre style en termes de lieu de résidence ?

Un adage dit qu’une maison ne se résume pas à quatre murs et un toit, mais à l’espace contenu par ces éléments. Il s’agit de cet espace intangible qui donne le confort, le bien-être et le sentiment de vivre dans un lieu d’exception.

Dans un climat comme le nôtre, dans les latitudes tropicales, cela se traduit par un contact visuel permanent avec la nature - une ambiguïté totale des espaces intérieurs et extérieurs, qui s’exprime avec humilité car la végétation des tropiques est luxuriante et exubérante.

Pour ma part, j’aime particulièrement cette modestie japonaise qui réduit au minimum le mobilier et les objets pour n’en laisser que l’essence, l’essentiel : le vide pour connecter le tout ! Les espaces sont fluides et communiquent entre eux par des écrans, de la végétation - même les salles de bains sont en contact avec le jardin.

Quel est le pays où vous avez préféré travailler ?

gaetan siew

Avec le recul, avec le temps, j’ai appris que le plus difficile, le plus délicat dans chaque profession n’a rien à voir avec la technique ou les questions financières, mais reste les relations humaines. Être mauricien, c’est être à la fois d’ici et d’ailleurs. C’est ce qui m’a permis de mieux comprendre chacune de ses cultures. Les Anglo-saxons sont très pragmatiques et down to earth avec une nette distinction entre le travail et la vie sociale ou familiale.

Les latins et les Français trouvent essentiel ce contact, cette relation personnelle pour mieux pouvoir faire des affaires. Le déjeuner d’affaires est un rituel incontournable pour établir ces moments privilégiés.

En Asie, la phase d’observation peut être longue, discrète et silencieuse avant que la relation de confiance s’installe.

En Afrique, l’intuition est indispensable et si le premier contact est heureux, tout se déroule aisément et dans une grande générosité. Il faut être adopté. Il est entendu que cela reste des clichés, mais dans les grandes lignes, ils sont proches de la réalité. Tout cela pour vous dire que j’ai pris plaisir à travailler dans des nombreux pays. De Taipei à Sao Paulo, de Rotterdam à Antananarivo, de Cotonou à Londres. Grande écoute, compréhension et complicité.

Vous êtes très engagé dans la vie politique et économique mauricienne, n’est-ce pas ?

Je me suis beaucoup intéressé à la ville et à son architecture. En grec ancien, « polis » veut dire cité - et la politique, c’est la gestion de la ville.

La cité est une structure humaine et sociale. Shakespeare disait : « What is a city, but its people? ». C’est toujours vrai, c’est dans cette direction que mon implication dans la ville et l’architecture prend son sens.

Quel est votre prochain projet, qu’il soit personnel ou professionnel ?

On dit souvent que les architectes ont du mal à s’arrêter - je ne fais pas exception à la règle ! J’ai besoin de sport, physique aussi bien qu’intellectuel, et l’architecture est un sport passionnant.